Le seigneur des anneaux et la mythologie nordique !
By Eitri / mars 26, 2023 / Aucun commentaire / Le blog d'Eitri & Brokkr, Culture & influences (mythologie moderne), Mythologie Nordique
Derriere la magie de la Terre du Milieu se cache une architecture savante, construite sur des siecles de mythologie nordique, de sagas islandaises et de poesie vieil-anglaise. Tolkien n’etait pas seulement un conteur de genie : c’etait un philologue qui passait ses nuits a lire les Eddas dans le texte original. Ce n’est donc pas une « inspiration vague » dont il s’agit ici, mais d’une dette profonde, documentee, revendiquee.
1. Tolkien, philologue avant tout
Avant de parler de Gandalf et d’Odin, il faut comprendre qui etait vraiment J.R.R. Tolkien. Professeur de vieil-anglais et de philologie a l’Universite d’Oxford, il consacra une grande partie de sa vie academique a l’etude des langues et litteratures medievales du nord de l’Europe : le vieil-anglais, le vieux norrois, le moyen-anglais, le gotique. Il traduisit Beowulf, publia en 1936 un essai fondateur intitule Beowulf : les monstres et les critiques[1], et lut les Eddas dans leur version originale.
Ce n’est pas un auteur qui « s’est inspire » de la mythologie nordique comme on feuillette une encyclopedie. C’est un homme qui en etait impregne depuis l’enfance, et qui a passe des decennies a en decortiquer la langue, la structure et la philosophie. Il a lui-meme ecrit dans sa correspondance :
« La mythologie nordique et l’epopee germanique sont pour moi une passion, et non un simple centre d’interet professionnel. » J.R.R. Tolkien, The Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n°131, 1951[2]
La Terre du Milieu est, a bien des egards, le reve d’un philologue : un monde entier construit pour donner vie a des langues et a des recits anciens. Tolkien avait d’abord invente des langues (le quenya, le sindarin), et c’est pour leur donner un peuple et une histoire qu’il a ecrit sa mythologie. La langue precede tout.
2. Les noms : une preuve directe et irrefutable
L’une des preuves les plus spectaculaires du lien entre Tolkien et la mythologie nordique ne se trouve pas dans les grandes epopees de son oeuvre. Elle se trouve dans une simple liste de noms.
Dans le Voluspa, un poeme de l’Edda poetique islandaise datant du Xe siecle[3], figure une longue liste de nains : Thorin, Balin, Dwalin, Bifur, Bofur, Bombur, Fili, Kili, Dori, Nori, Ori, Oin, Gloin. Ces noms, Tolkien ne les a pas adaptes, traduits ou transformes : il les a repris tels quels pour les nains du Hobbit. Et dans ce meme poeme figure un personnage nomme Gandalfr, mot a mot « le magicien au baton » en vieux norrois. Tolkien l’a confirme dans ses lettres : c’est un hommage direct, pas une coincidence.
Pour les personnages principaux du Seigneur des Anneaux, l’influence est plus subtile mais tout aussi reelle. Frodon tire son nom du vieux norrois frodhr, qui signifie « sage » ou « savant »[4]. Aragorn, Eomer, Theoden ont des sonorities et des racines germaniques et vieil-anglaises, coherentes avec les peuples du Rohan et de Gondor.
3. Gandalf est Odin. Vraiment.
Ce parallele est le plus connu, et c’est aussi l’un des plus solides.
Dans la mythologie nordique, Odin se deplace souvent incognito parmi les hommes : un vieillard au long manteau gris ou bleu, coiffe d’un chapeau a large bord, appuye sur un baton, accompagne de deux corbeaux (Hugin et Munin, « la pensee » et la « memoire »). Il est le dieu de la sagesse, de la magie, de la guerre et de la mort. Il a sacrifie un oeil pour boire a la source de la sagesse de Mimir. Il s’est lui-meme pendu neuf jours a Yggdrasil pour obtenir la connaissance des runes[5].
Gandalf est un vieux sage au long manteau gris, coiffe d’un chapeau a large bord, appuye sur un baton. Il sait des choses que les autres ignorent. Il disparait et reapparait au moment ou on l’attend le moins. Et surtout : il meurt, et il revient.
La chute de Gandalf dans les profondeurs de la Moria, son combat contre le Balrog dans les abysses, et sa resurrection sous une forme plus puissante (Gandalf le Blanc) sont un echo direct au sacrifice d’Odin : le sage qui descend dans la mort pour en revenir transforme, plus fort, plus lumineux. Tolkien lui-meme a decrit Gandalf comme appartenant a la meme « famille de figures » que le vieux vagabond divin des traditions germaniques[6].
4. Les nains et le monde souterrain : Nidavellir
La Moria est une cite naine souterraine titanesque, creusee dans les profondeurs de la Terre. Pour trouver son equivalent dans la cosmologie nordique, il ne faut pas chercher du cote d’Alfheim (le monde des elfes de lumiere) : il faut regarder vers Nidavellir, egalement connu sous le nom de Svartalfheim dans certains textes, le monde souterrain des nains et des forgerons[7].
C’est la que les dieux faisaient fabriquer leurs objets les plus precieux :
- Mjolnir — le marteau de Thor, forge par les nains Brokkr et Sindri
- Gungnir — la lance d’Odin, qui ne rate jamais sa cible
- Draupnir — l’anneau magique d’Odin
- Skidbladnir — le navire pliant de Freyr, qui tient dans une poche
- Gleipnir — le lien magique qui retient le loup Fenrir
Les nains nordiques etaient des artisans magiques d’une habilete incomparable, vivant dans les entrailles de la terre, jaloux de leurs tresors. Les nains de Tolkien partagent exactement cette mythologie : maitres forgerons vivant sous la montagne, gardiens d’un tresor immense, fiers et solitaires. La Moria n’est pas seulement une ville : c’est un Nidavellir reconstitue, avec toute la grandeur et la tragedie que cela implique.
Et nos propres noms — Eitri et Brokkr — sont directement tires de cette mythologie : ce sont les deux nains forgerons qui fabriqurent Mjolnir pour Thor, selon l’Edda en prose de Snorri Sturluson[8].
5. Le Rohan et Edoras : l’heritage de Beowulf
Edoras, la capitale du Rohan, et les Rohirrim ne s’inspirent pas de la mythologie nordique proprement dite, mais de quelque chose que Tolkien connaissait encore mieux : la culture anglo-saxonne medievale telle qu’elle s’exprime dans le poeme epique Beowulf.
Le Meduseld, la grande salle doree d’Edoras, evoque directement le Heorot de Beowulf : une salle des fetes royale, lieu de banquets et de serments, symbole du pouvoir d’un roi guerrier. Les Rohirrim eux-memes, cavaliers de la plaine attaches a leurs chevaux et a leur code d’honneur, rappellent les guerriers de Beowulf et les peuples germaniques du haut Moyen Age[9]. Tolkien ne l’a jamais cache : le vieil-anglais est la langue qu’il a choisie pour les Rohirrim.
« Ce que j’ai tente de faire, c’est de construire un monde coherent, avec des langues et des mythologies aussi reelles que celles que j’avais etudiees, mais entierement miennes. » J.R.R. Tolkien, The Letters of J.R.R. Tolkien, lettre n°131, 1951[2]
C’est egalement dans Beowulf que l’on trouve le modele du dragon gardien de tresor. Smaug, le dragon du Hobbit, herite directement de ce dragon : cupide, immensement ancien, dormant sur un tas d’or qu’il considere comme le sien, capable d’un dialogue perfide avec ses victimes.
6. Les anneaux de pouvoir : Andvaranaut et Draupnir
La mythologie nordique connait elle aussi des anneaux magiques et maudits, et Tolkien les connaissait tous.
Andvaranaut : l’anneau maudit
Andvaranaut est l’anneau du nain Andvari, personnage central de la legende du tresor des Nibelungen. Arrache a son proprietaire par Loki, l’anneau fut maudit par Andvari : quiconque le possederait serait condamne a la ruine et a la mort[10]. La malediction se realisa, frappant successivement tous ses possesseurs, des Nibelungen jusqu’au roi Gunnar. C’est un anneau qui corrompt, qui detruit, qui ne peut pas etre garde sans en payer le prix. Le parallele avec l’Anneau Unique est evident.
Draupnir : l’anneau d’Odin
Draupnir est l’autre anneau nordique majeur. Forge par les nains Brokkr et Sindri pour Odin, cet anneau d’or avait la capacite de se multiplier : tous les neuf jours, il produisait huit anneaux identiques[11]. Il etait depose sur le bucher funebre de Baldr par Odin lui-meme, symbole de pouvoir et de richesse divine. Dans la litterature scaldique, l’or est parfois designe par le kenning « sueur de Draupnir », figure poetique qui temoigne de la place centrale de cet anneau dans l’imaginaire nordique.
L’Anneau Unique herite des deux traditions a la fois : le pouvoir de domination et la logique de controle (il gouverne les dix-neuf autres anneaux) de Draupnir, et la malediction corruptrice d’Andvaranaut. Et le mot « precieux » que Gollum utilise obsessionnellement rappelle exactement la fascination nordique pour l’or comme objet de desir absolu, a la fois signe de richesse et vecteur de destruction.
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Explorer la collection7. Yggdrasil, les Ents et les dragons
La foret vivante
Yggdrasil, l’arbre cosmique de la mythologie nordique, est un frene immense dont les branches portent les neuf mondes et dont les racines plongent dans les royaumes des morts, des geants et des dieux. C’est l’axe du monde, le lieu ou Odin se sacrifia, l’arbre que ronge eternellement le dragon Nidhoggr[5].
Les Ents de Tolkien, ces arbres geants qui marchent et qui pensent, appartiennent a la meme famille d’idees : la foret comme etre vivant, conscient, plus ancien que les hommes. L’inspiration est multiple : Tolkien a lui-meme evoque son desir d’enfant de voir une foret s’animer (inspire par la Foret de Birnam dans Macbeth), mais aussi les traditions germaniques des esprits des bois. L’idee d’une nature consciente, plus ancienne que l’humanite, est profondement nordique.
Nidhoggr et les dragons de Tolkien
Nidhoggr, le dragon qui ronge les racines de Yggdrasil depuis les origines du monde et qui survit au Ragnarok[12], est l’archetype du dragon destructeur et eternel. Les dragons de Tolkien, de Glaurung a Ancalagon le Noir dans le Silmarillion, jusqu’a Smaug dans le Hobbit, partagent cette nature primordiale : des creatures antediluviennes, intelligentes, corrompues, dont la simple existence est une menace pour l’ordre du monde.
8. Le Balrog et Surtr : le feu de la fin du monde
Le Balrog que Gandalf affronte dans les profondeurs de la Moria est une creature de feu et d’ombre, un etre antique et terrible dont la simple presence suffit a glacer d’effroi les membres de la Communaute.
Dans la mythologie nordique, Surtr est le geant du feu qui reside a Muspelheim, le monde des flammes. A l’heure du Ragnarok, il emergera de son royaume et brulera le monde entier avec son epee enflammee. Meme le dieu Freyr perira face a lui[13]. Il est l’incarnation de la destruction par le feu, une force primordiale nee avant les dieux eux-memes.
Le Balrog partage cette essence : une force de destruction nee dans les origines du monde, que meme un Istari comme Gandalf ne peut affronter sans en mourir. Le combat sur le pont de Khazad-dum est un Ragnarok miniature : deux forces antiques s’affrontent dans les profondeurs, l’issue est la mort des deux cotes. Puis la renaissance de l’un d’eux, plus puissant, pour continuer le combat.
9. La cosmologie : Midgard et la Terre du Milieu
Le nom meme de « Terre du Milieu » est une traduction directe de Midgard, du vieil-anglais Middangeard[4] : le monde des hommes dans la cosmologie nordique. Tolkien a utilise ce terme vieil-anglais dans ses premiers ecrits, et l’a simplement traduit en anglais moderne (Middle-earth).
Dans les neuf mondes nordiques, Midgard est le monde habite par les humains, entoure par l’ocean mondial et relie aux autres royaumes par Yggdrasil. La Terre du Milieu de Tolkien est elle aussi un monde entoure d’eaux, divise en regions distinctes habitees par des peuples differents, avec ses propres zones de lumiere (le Valinor a l’ouest, comparable a Asgard) et ses propres zones de tenebres (Mordor, Angmar).
Les Valar, les puissances divines qui faconnerent le monde dans le Silmarillion, evoquent les Ases et les Vanes nordiques : des etres d’une puissance immense mais pas omnipotents, qui luttent contre un ennemi corrupteur (Morgoth, puis Sauron) dans une guerre cosmique dont l’issue est incertaine.
10. La philosophie nordique : destin, mort et courage
Le destin inevitable
La mythologie nordique est habitee par une vision du monde tragique et courageuse a la fois. Le destin (le wyrd en vieil-anglais) est une force reelle, inevitable, que les dieux eux-memes ne peuvent contourner. Les Nornes tissent la destinee de chaque etre. Odin sait que le Ragnarok viendra et qu’il perira devore par le loup Fenrir : et pourtant il se bat, prepare ses armees, et affronte sa fin avec lucidite. Ce n’est pas la resignation : c’est le courage absolu de celui qui combat malgre la certitude de la defaite finale.
Cette philosophie irrigue toute l’oeuvre de Tolkien. Frodon sait qu’il ne reviendra peut-etre pas de la Montagne du Destin. Aragorn sait le poids de l’heritage qui pese sur lui. Boromir trebuch, mais se rachete dans un dernier combat desespe. Les Rohirrim chargent a la Bataille des Champs du Pelennor en sachant qu’ils sont ecrases en nombre. Ce courage face a l’impossible est profondement nordique.
La mort comme passage
Dans la mythologie nordique, la mort n’est pas une fin : c’est un passage. Les guerriers morts au combat rejoignent le Valhalla, ou ils se preparent au combat final du Ragnarok. Cette vision se retrouve dans Tolkien : les elfes ne meurent pas vraiment, ils partent vers le Valinor a l’ouest. Les hommes ont un destin propre, mysterieux, que meme les Valar ne connaissent pas entierement. La mort n’est pas un neant : c’est une porte vers un autre etat de l’etre.
L’honneur et le courage
La mythologie nordique est marquee par la notion de courage et d’honneur guerrier. Les guerriers nordiques etaient prets a mourir au combat pour prouver leur valeur et gagner leur place au Valhalla. Cette idee se retrouve dans chaque grande bataille du Seigneur des Anneaux, ou les personnages affrontent des epreuves impossibles non pas parce qu’ils esperent survivre, mais parce que c’est juste.
« La nuit est sombre. Et pourtant nous devons avancer. » L’essence de la pensee nordique, incarnee par chaque heros de Tolkien
Conclusion
Le Seigneur des Anneaux n’est pas un roman « inspire » de la mythologie nordique au sens vague du terme. C’est une oeuvre construite, brique par brique, par un homme qui avait consacre sa vie entiere a comprendre, traduire et aimer les textes les plus anciens du nord de l’Europe. Les nains du Volispa, les anneaux maudits des Nibelungen, le sacrifice d’Odin, la cosmologie des neuf mondes, la philosophie tragique et courageuse des guerriers nordiques : tout cela est la, tisse dans la trame de la Terre du Milieu.
Tolkien n’a pas copie la mythologie nordique. Il l’a aimee assez profondement pour lui offrir une nouvelle vie.
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Sources & references
- Tolkien, J.R.R. — Beowulf : The Monsters and the Critics, Proceedings of the British Academy, vol. XXII, 1936.
- Tolkien, J.R.R. — The Letters of J.R.R. Tolkien, ed. Humphrey Carpenter, Allen & Unwin, 1981. Lettres n°131 (1951) et n°257 (1964).
- Voluspa (La Prophetie de la Voyante) — Edda poetique, manuscrit Codex Regius, Islande, env. Xe siecle. Ed. fr. : L’Edda poetique, trad. Regis Boyer, Fayard, 1992.
- Shippey, Tom A. — J.R.R. Tolkien : Author of the Century, HarperCollins, 2000.
- Sturluson, Snorri — Edda en prose, Islande, env. 1220. Ed. fr. : trad. Francois-Xavier Dillmann, Gallimard, 1991.
- Carpenter, Humphrey — Tolkien : A Biography, Allen & Unwin, 1977.
- Simek, Rudolf — Dictionary of Northern Mythology, D.S. Brewer, 1993.
- Sturluson, Snorri — Skaldskaparmal, section de l’Edda en prose : le pari entre Loki et les nains Sindri/Eitri et Brokkr.
- Shippey, Tom A. — The Road to Middle-Earth, Allen & Unwin, 1982.
- Volsunga saga — Saga islandaise, env. XIIIe siecle. Ed. fr. : trad. Regis Boyer, Gallimard, 1992.
- Sturluson, Snorri — Gylfaginning, chapitres sur les funerailles de Baldr et l’anneau Draupnir.
- Voluspa, strophes 38-39 et 65-66 : Nidhoggr rongeant Yggdrasil et survivant au Ragnarok.
- Gylfaginning, chapitre 51 : Surtr et son role au Ragnarok, mort de Freyr.